
Rob Reiner est entré dans le monde du spectacle dans les traces de son père légendaire, Carl Reiner, auteur et comédien emblématique. Mais il a rapidement tracé sa propre voie, marquée par un regard artistique et engagé. Après des petits rôles et des écritures pour séries dans les années 1960, sa consécration arrive en 1972 : Norman Lear lui confie le rôle de Michael « Meathead » Stivic, le gendre libéral et contestataire d’Archie Bunker dans la série culte All in the Family.
En antithèse des préjugés xénophobes d’Archie, ce personnage incarne le progressisme des années 1970, en rupture avec les conservatismes antérieurs. La série aborde racisme, immigration, genre, politique et évolution des valeurs américaines, restant d’une actualité brûlante aujourd’hui.
Fort de sa notoriété télévisuelle, Reiner se tourne vers la réalisation et la production. Il fonde Castle Rock Entertainment en 1987 et produit des succès comme Quand Harry rencontre Sally, Misery, City Slickers, Quelques bons hommes, Les Évadés de Shawshank, La Ligne verte, Miss Congéniality et La Liste de mes envies.
Toujours engagé politiquement – son Twitter ne mâche pas ses mots –, Reiner passe à la vitesse supérieure avec Shock and Awe, qu’il réalise, produit et joue. Inspiré d’une histoire vraie, le film suit des journalistes de Knight Ridder qui, en 2003, révèlent l’absence d’armes de destruction massive en Irak, contrairement à la rhétorique Bush-Cheney justifiant l’invasion du 20 mars 2003, baptisée Shock and Awe. 


Allison Kugel : Votre film Shock and Awe met en scène des journalistes démontant la justification des armes de destruction massive pour l’invasion de l’Irak en 2003. Quelle est votre théorie sur le lien entre le 11 Septembre et cette décision ?
Rob Reiner : Consultez le « Projet pour le nouveau siècle américain », rédigé avant le 11 Septembre par des néoconservateurs. Ce document post-Mur de Berlin prône l’exportation de la démocratie, notamment via l’Irak pour créer un modèle occidental au Moyen-Orient, protégeant Israël. Dès le lendemain du 11 Septembre, on parlait invasion de l’Irak à Washington, après l’Afghanistan. 

Allison Kugel : Le film humanise le conflit via une famille à faible revenu. Le gouvernement voit-il ces soldats comme sacrifiables pour des motifs lucratifs ?
Rob Reiner : La guerre est motivée par le profit, sans doute. Eisenhower alertait sur le complexe militaro-industriel. Depuis 1945, nos aventures militaires (Vietnam, Irak) échouent souvent. Comme le dit Joe Galloway (Tommy Lee Jones dans le film) : « Quand le gouvernement agit, ce sont les soldats qui paient. » 

Allison Kugel : Comment assurer une presse libre face aux intérêts corporatifs ?
Rob Reiner : Avant 1968, les infos étaient un service public non rentable (ABC, NBC, CBS). 60 Minutes a changé cela. Les médias, intégrés à des conglomérats, peinent à rester indépendants. La quête de vérité reste essentielle : « Quand le gouvernement parle, demandez : est-ce vrai ? » (mon personnage, John Walcott).
Allison Kugel : Quelles sont vos sources fiables ?
Rob Reiner : New York Times, Wall Street Journal, Washington Post, ABC, NBC, CBS, CNN. Pas Fox, sauf Shepard Smith. Fox agit comme un média d’État, un outil autoritaire classique.
Allison Kugel : Casting de Shock and Awe : Warren Strobel (James Marsden) et Jonathan Landay (Woody Harrelson). Vos critères ?
Rob Reiner : Intelligents et équipés. Woody pour l’excentricité de Landay ; Marsden pour l’intelligence et le romantisme de Strobel, qui rencontre sa femme (Jessica Biel) sur l’enquête.
Allison Kugel : Préparation pour John Walcott ?
Rob Reiner : Walcott, Strobel, Landay et Galloway ont coécrit le scénario, validé chaque détail sur le tournage. Mon discours en salle de presse est le sien verbatim.
Allison Kugel : 43 % des Américains (Pew 2018) voient toujours la guerre en Irak comme une bonne idée. Comment les toucher ?
Rob Reiner : (Rire) Envoyer des soldats à la mort sur un mensonge n’est jamais bon. 38 000 Américains tués/blessés, 1 million d’Irakiens, 2 billions de dollars gaspillés, et l’essor d’ISIS.
Allison Kugel : Impact des réseaux sociaux sur Vietnam/Irak ?
Rob Reiner : Pour l’Irak, cela aurait boosté la propagande Bush-Cheney (liens Saddam-ben Laden, tubes d’aluminium/ucsusa.org). Pour le Vietnam, ambivalence anti-communiste. Les fake news rendent la vérité inaccessible : « Un mensonge fait le tour du monde avant que la vérité se chausse. »
Allison Kugel : Ambiance sur le plateau pendant 2016 ?
Rob Reiner : Discussions politiques intenses. La presse a sous-estimé Trump.
Allison Kugel : Acceptable de « saboter » Trump pour le bien commun ?
Rob Reiner : Non, rapportez les faits. Saboter, c’est mentir.
Allison Kugel : Tactiques démocrates contre Sanders pour Hillary ?
Rob Reiner : Les partis manœuvrent, mais ne compromettez pas le processus. La presse a focalisé sur les e-mails d’Hillary, pas les escroqueries de Trump.
Allison Kugel : Archie Bunker aujourd’hui ?
Rob Reiner : Ça marcherait, si satirique. On moquait toujours son ignorance.
Allison Kugel : Influence de Carl Reiner ?
Rob Reiner : Plus ma mère Estelle, penseuse politique. Père actif (marche anti-Vietnam), anti-Trump sur Twitter.
Allison Kugel : Vos tweets anti-Trump ?
Rob Reiner : J’ignore les trolls. Trump est narcissique, raciste, aspirant autocrate.
Allison Kugel : Équilibre info/peur ?
Rob Reiner : Vérifiez les faits. Distinguez menaces réelles (séparations familiales) des inventées (MS-13).
Allison Kugel : Message de Shock and Awe ?
Rob Reiner : Besoin d’une presse vigilante pour éviter les guerres mensongères et préserver la démocratie.
Crédits photos : Castle Rock Entertainment, Vertical Entertainment
Shock and Awe, avec Rob Reiner, Woody Harrelson, James Marsden, Tommy Lee Jones et Jessica Biel, sort en salles le 13 juillet 2018.
Allison Kugel, journaliste divertissement/culture pop, auteure de Journaling Fame. Suivez-la sur Instagram @theallisonkugel et AllisonKugel.com.
[]